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La joie collaborative

Sept mots accolés au millésime 2015. Le golfe de Gascogne. L’Atalaye. L’eau. Les vagues. Les surfeurs. Et déjà surgissent les ralentis du réalisateur Chris Bryan et la musique du compositeur Hans Zimmer magnifiant les prouesses des célèbres Kelly Slater, Craig Anderson, John John Florence ou Taj Burrow. Peu importe que ces images n’aient pas été tournées à Biarritz. Les championnats de France 2015 de Surf s’y déroulent bien. #CDFSurf2015 ! C’est ce qui relie tout à la fois les participants et les accros, les spectateurs et la foule de la Grande Plage. Le hashtag caracole sur Twitter et Instagram.

Se poser, là devant le Casino. Faire le vide. Contempler le surfeur chevauchant la vague dans l’incertitude de la houle. Songer aux risques qu’il prend. Taille des vagues, force des courants, rochers, requins… Penser à sa propre existence, à ses propres interrogations, à ses propres défis.

Mais le surfeur n’est jamais seul. Les surfeurs sont toujours trois et s’entraident toujours face aux difficultés.

Et si le surf était un modèle de vie ? Tout comme le snowboard, le kitesurf, le freeride, le parapente…

Je pense à Lili Sebesi croisée dans un Intercité, qui a disputé voilà quelques jours à Buenos Aires le championnat du monde de 49er et 49er FX. Elle a 23 ans. Elle conjugue sa passion du dériveur léger avec sa formation en école d’ingénieur à Polytech Marseille. Qui, à l’image de la NetGen, aspire à réussir sa vie en empruntant le chemin de l’épanouissement personnel. Etre heureux, c’est apprendre à choisir nous dit Frédéric Lenoir dans Du bonheur, un voyage philosophique.

Il y a aussi ce jeune étudiant de 19 ans avec qui j’ai partagé un bout de chemin lors d’un covoiturage BlablaCar. Une discussion ininterrompue sur les nouveaux médias.

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« Le nouveau monde que nous vivons repose davantage sur la « société fluide » fondée sur des rapports de flux et d’échanges solidaires mettant en œuvre de nouvelles valeurs, de nouvelles actions et de nouvelles responsabilités. »

Mes yeux se posent à nouveau vers la Grande Plage. Les surfeurs attendent la vague. Cette vague qui résonne tel un nouvel apprentissage, une nouvelle remise en question.

Joël de Rosnay, l’un des « tontons surfeurs », pionniers du surf en France, ne dit-il pas dans Surfer la vie, Comment sur-vivre dans la société fluide « Au-delà des égoïsmes traditionnels à toute volonté de pouvoir, est-il possible que soit en train de naître une société fluide plus altruiste, plus empathique, plus soucieuse de l’intérêt commun que de l’intérêt particulier de quelques groupes ? ».

Petite philosophie du surf. C’est le titre du livre de Frédéric Schiffter, prof de philo au lycée Cantau d’Anglet. Même chargée de périls, chaque vague se présente [au surfeur] comme une occasion de vivre, unique et euphorique.

C’est Laure Belot dans La déconnexion des élites qui rappelle qu’au fil des siècles, des mécanismes de défense et de déni ont classiquement été mis en place par des personnes désireuses de conserver leurs positions dans des systèmes en perte de vitesse.

Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres, disait déjà le révolutionnaire italien Antonio Gramsci.

Seulement voilà, nous vivons déjà le nouveau monde. Ce nouveau monde c’est celui du roman de José Saramago La Lucidité où le peuple d’une capitale vote blanc à 83%, c’est celui des pétitionnaires de Change.org, de la plateforme HelloAsso où un demi-million d’euros est collecté par mois pour des dons et des engagements associatifs, c’est celui du virtuel, nouvel espace de l’engagement.

Rappelez-vous L’Affaire des Quatorze décrite par l’anglais Robert Darton où au printemps de 1749, le lieutenant général de police à Paris reçoit l’ordre de capturer l’auteur d’une ode moquant le roi et sa maîtresse. C’est un coup de filet sans précédent dans tous les collèges et les cafés de Paris ; et lorsque la police ramena, sans parvenir à embastiller l’auteur du poème, un assortiment de petits abbés et de clercs de justice, elle les broya avec toute la puissance de l’autorité absolue du monarque. Cette société de l’information existait bel et bien avant l’Internet. Et Edward Snowden et Julian Assange alors ?

Michel Maffesoli a une réflexion merveilleuse : C’est en se retirant de l’action immédiate, c’est par la force de l’esprit qu’un autre monde émerge.

Et de rappeler que le principe d’autorité a eu le 11ème siècle et l’individualisme le 18ème siècle. C’est l’autre qui me crée.

Cynthia Fleury nous apporte cette réponse merveilleuse « Nous ne sommes pas remplaçables. L’Etat de droit n’est rien sans l’irremplaçabilité des individus. »

Quand allons-nous réellement prendre conscience que tous nos semblables n’aspirent qu’à une seule et même chose : partager. Partager les décisions dans la vie professionnelle, comme se partagent déjà les émotions, les loisirs, les expériences au quotidien. La force d’une idée partagée est bien plus puissante, qu’une décision prise en solitaire dans un bureau clos, parce qu’elle entraine comme la vague la motivation de tout un collectif. Et que dire de ces projets nés par milliers d’idées dont on ne peut identifier le géniteur ?

La chose la plus curieuse, c’est que ce nouveau monde est ignoré par l’opinion publiée des principaux médias et par la plupart de nos dirigeants. Ce sont les mêmes qui entendent restaurer l’autorité, ou lutter contre l’assistanat.

Le nouveau monde que nous vivons repose davantage sur la « société fluide » fondée sur des rapports de flux et d’échanges solidaires mettant en œuvre de nouvelles valeurs, de nouvelles actions et de nouvelles responsabilités.

Ce nouveau monde, c’est la joie collaborative : l’alliance de la société collaborative et de la puissance de la joie.

Et quand la joie du partage se conjugue avec celle de l’identification collective, on connaît les moments les plus forts du vivre-ensemble, dominés par de puissantes vagues d’émotion.

Ce qui fait la valeur d’une vie n’est pas la quantité de choses que nous y avons accomplies, mais la qualité de présence qu’on aura placée dans chacune de nos actions. Lire La Puissance de la joie, Frédéric Lenoir.

 

A lire absolument :

Société collaborative http://magazine.ouishare.net/fr/2015/05/livre-societe-collaborative/

Surfer la vie http://www.editionslesliensquiliberent.fr/livre-Surfer_la_vie-9782918597728-1-1-0-1.html

Les irremplaçables http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Blanche/Les-irremplacables

La puissance de la joie http://www.fayard.fr/la-puissance-de-la-joie-9782213661353

Du bonheur, un voyage philosophique http://www.fayard.fr/du-bonheur-9782213661360

Le trésor caché http://www.leoscheer.com/spip.php?article2376

L’Affaire des Quatorze http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/NRF-Essais/L-Affaire-des-Quatorze

La déconnexion des élites http://ladeconnexiondeselites.fr/

Vivre ensemble (3)

Pour en finir avec les apôtres de la dépression collective

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Tout est allé très vite. Le train annulé. L’Internet. Le rendez-vous à la sortie d’autoroute. Et l’entrée dans un nouveau club. Celui des gens qui covoiturent. Celui des gens qui ne se connaissent pas et qui se font confiance. Nous sommes cinq dans le combi. Trois hommes. Deux femmes. Au volant, l’étudiant d’à peine dix-neuf ans. A côté, une jeune et silencieuse stagiaire de vingt ans. A l’arrière, un jeune homme de trente ans qui enchaine les petits boulots. Au milieu une jeune trentenaire prolixe, un peu paumée, un peu attachante. Il y a un toulousaine, une basque, un biterrois, un nordique. Et puis, il y a moi. Au milieu d’enquêtes en tout genre et d’interview d’experts qui abreuvent l’opinion publiée sur la « dépression collective » et la peur de l’autre… il y a ce voyage sur l’autoroute de la confiance qui défie toutes les statistiques : les jeunes conducteurs, les accidents de la route, les arrêts sur les aires d’autoroutes, les filles seules, les voyages de nuit… Il y a ce moment suspendu dans un espace-temps où l’on parle de sa vie, de ses envies, de ses phobies, de ses hobbies, de musique et même de politique. Un forum non organisé. Une rencontre spontanée. Des sourires. Des partages de Petits Ecoliers… Jamais assez prudent quand on a affaire aux autres ? C’est pourtant l’opinion publiée d’une majorité de français selon un sondage effectué par OpinionWay du 25 novembre au 12 décembre auprès d’un échantillon représentatif de 1803 personnes…

Mais où est donc cette dépression collective dans laquelle les français sont censés s’enfoncer ? En tout cas pas sur la toile qui fourmille de gens connectés… pour organiser sa vie, participer à des projets, se rendre mutuellement services… S’il y a bien quelque chose de commun entre un site de covoiturage, une plateforme communautaire de location de lieux d’hébergement, de financement participatif dédiée aux projets créatifs et innovants ou un site de petites annonces, c’est bien l’établissement de nouvelles sociabilités, invisibles à l’œil nu.

Ces communautés de partages, loin des grandes incantations institutionnelles, font liens et sont l’illustration même d’un « vivre ensemble » organisé par les gens eux-mêmes. Et ça tombe plutôt bien, car ces nouvelles expresions collectives au-delà de proposer de belles expériences, portent des noms enchanteurs : BlaBlacar (covoiturage), KissKissBankBank (financement participatif dédiée aux projets créatifs et innovants), leboncoin (petites annonces), Air BnB (location de lieux d’hébergement)…

Tout cela se passe sur la toile. Les mêmes technologies qui ont permis de propulser les printemps arabes, la révolution orange, et d’autres mouvements spontanés permettent aux gens ordinaires de créer des liens en dehors de toute organisation. Pour avoir une photo de ce vivre-ensemble numérique, il suffit d’aller sur Instagram où l’on partage avec des filtres de toutes les couleurs tout à la fois des moments de joies, de peines, d’enchantements… Ce que Gutenberg a fait au Moyen-Age avec l’imprimerie, d’autres le font avec le numérique. Et cela bouleverse tout. A la propriété, à l’autorité, à la coexistence, c’est le partage qui l’emporte.

La philosophe Michela Marzano, citée par CLES, ne dit-elle pas : « En ne faisant jamais confiance, on prend un risque encore plus grand : celui de se condamner à une vie sans amour. »