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Parce que nous le valons bien !

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C’était l’année de l’éclipse totale du soleil. La plus longue du siècle, en 1973. Une année commune commençant un lundi. Cette année-là Pinochet renversa Salvador Allende. Des femmes manifestaient pour le droit à l’avortement. Et Ilon Specht refusait d’écrire un énième spot pour plaire aux hommes. Ça donnera « Parce que je le vaux bien » et ça collera à l’image planétaire de L’Oréal. Un coup de pub de génie. Et le formidable étendard de toute une génération. C’était il y a plus de quarante ans. Et rayant d’un trait le slogan ringard et sexiste du concurrent Clairol : Does she or doesn’t she ? (le fait-elle, ou pas ?). En 2011, le slogan se mue en « Parce que nous le valons bien ».

Et si le slogan de la pépite française, numéro un mondial de l’industrie cosmétique, était entrain de devenir la promesse de tout un pays ? Le pays balloté entre pessimisme et optimiste décrié par certains est entrain de laisser sa place au pays du sourire. La reprise est là (merci François Hollande) et les touristes sont de retour (merci Bernard Cazeneuve). La société du bonheur privé et du malheur public chère à Jean Viard (Nouveau portrait de la France) demeure peut-être, mais Marcel Gauchet a trouvé la solution (Comprendre le malheur français) en nous amenant à accepter l’ordre des choses : la France ne sera plus jamais une grande puissance et plutôt de le regretter, il vaut mieux ranimer la flamme de notre liberté d’esprit et de notre capacité d’imagination.

Le passé n’est pas meilleur que le présent comme le démontre savoureusement Woody Allen dans Minuit à Paris (2011) alors que Gil, l’écrivain américain en herbe, est transporté par une vieille voiture dans les années 1920, les années folles, qu’il se met à adorer en fréquentant Picasso et Hemingway, Adriana, qui appartient à cette époque et dont il tombe amoureux, se laisse fasciner par les années 1860, Claude Monet, Auguste Renoir et Edgar Degas, à la suite d’un voyage en calèche. Bref, chacun à sa manière rêve du temps passé…

Le monde va mieux, contrairement à ce que l’on entend çà et là dans les médias. Steven Pinker, avec La Part d’ange en nous (2011 et traduit en France en 2017), démontre que, malgré le terrorisme, malgré les conflits contemporains, la violence n’a cessé de diminuer dans le monde au cours des siècles. Nous sommes devenus altruistes ! C’est un fait. Avec son nouvel opus (2018) (Enlightenment Now, non traduit), le psychologue nous dit que nous avons toutes les raisons de nous réjouir. Alors faisons-le !

Grâce au supplément Week-end d’Aujourd’hui en France, daté du 14 février, ça ne s’invente pas, nous apprenons que :

  • les abeilles vont mieux (aux Etats-Unis) ;
  • le trou de la couche d’ozone se résorbe lentement mais surement ;
  • l’espérance de vie mondiale est à son zénith ;
  • les homicides baissent ;

Il est grand temps de relire le petit opuscule rouge électrique d’Edgar Morin (2014) dont le titre est suffisamment évocateur pour vous mettre sur la voie : Enseigner à vivre, manifeste pour changer l’éducation. Il s’agit de permettre à chacun de s’épanouir individuellement et de vivre solidairement.

Ne sommes-nous pas porteur de la fameuse expression française : rire dans sa barbe. C’est-à-dire que nous rions de manière discrète, telle une envie de rire sans en rien laisser paraître. Une satisfaction maligne en quelque sorte. Nous savons rire tout doucement en repensant à quelque chose de passé.

Je vous conseille cet exercice qui consiste non pas à la nostalgie, mais plutôt à se souvenir pour vivre l’instant présent. Pour moi, ce sont ces deux musiciens qui, sur la place de la Comédie à Montpellier, interprètent une chanson des Cranberries en mode instrumental à l’aide d’une guitare et d’un djembé. C’était fin février et je venais de quitter mes étudiants de l’ISCOM, j’étais en vacances et un soleil de printemps irradiait le blanc-gris-bleu des pierres de marbre. Au lieu de traverser la place, j’ai pris le temps. Écouter, regarder, sentir et laisser libre court à mon imagination… Et ça tombe plutôt bien, les musiciens ont rejoué le même morceau samedi.

Il s’agit tout bonnement de donner de l’importance à des choses qui sont en apparences anodines et qui font notre quotidien : sourire aux passantes et aux passants, prendre des nouvelles de ceux que nous aimons, allumer des bougies comme le font les danois ou se sentir bien chez soi dans un cadre intimiste (lire les livres de Meik Wiking, en particulier le livre du Hygge et le livre du Lykke).

J’attrape un livre dans une librairie à Toulouse. Hâte-toi lentement. C’est son titre. L’auteur Lamberto Maffei nous invite à redécouvrir les potentialités et les avantages d’une civilisation pratiquant la réflexion, basée notamment sur le langage et sur l’écriture, et à redonner la priorité au temps du cerveau plutôt qu’à celui des machines. Oublier le dernier tweet, le SMS d’il y a quelques secondes et même le dernier like de ma photo sur Facebook. Après tout quelle importance ?

Se souvenir du dernier livre lu, Légende d’un dormeur éveillé de Gaëlle Nohant et sourire au poète Robert Desnos. Ouvrir son cœur comme le recommande Spirit. Découvrir la magie des coïncidences. Mais surtout réaliser ses rêves. Préparer sa journée de sommeil la journée. Et plus que tout faire confiance à ses intuitions, se fier à son nez, loin de cette société des écrans qui brouille toute perception juste et de ces algorithmes qui veulent capter notre attention et nous enfermer dans un monde où notre temps de cerveau disponible se vend aux enchères.

Le journaliste québécois Jean-Benoît Nadeau, auteur d’un livre sur la société française (The Bonjour Effect, publié en 2016 avec Julie Barlow) ne dit-il pas qu’il s’est émerveillé face aux performances des trains français ou à la qualité des menus de nos cantines…

C’est un été français comme le chante Nicola Sirkis.

Vivre ensemble (4)

Pour réinventer le lien social, la citoyenneté et la solidarité !

L’information est passée inaperçue. C’était fin mai. Skype ajoutait la traduction à la volée des propos d’une autre langue. Le service de téléphonie de Microsoft allait abolir les barrières de la langue. L’aboutissement de quinze ans de recherche sur la traduction instantanée. Comme si dans ce monde où les saisons s’emmêlent, le printemps jouant à cache-cache, tandis que l’hiver s’obstinant à occuper le terrain, les symboles perdaient de leur sens. L’annonce de la firme américaine succédait à un autre évènement qui aurait bien besoin d’offrir à beaucoup de nos dirigeants une traduction en simultanée. Mais, le 25 mai, il n’a pas neigé. Aucun coup de tonnerre non plus. Matin calme. Comme si nous étions habitués à ce vol de charogne, tel le poème de Baudelaire. Et pourtant, les écoles de traduction existent aussi loin que portent le regard des hommes, depuis des millénaires. Comme si après le Déluge, le mythe de la Tour de Babel devait sans cesse se renouveler. Alors comment en finir avec le Mythe de la frontière ? Aux Etats-Unis, le pays où tout est possible, la conquête du Far West dans les westerns des années 60 tournés par John Wayne mènera bien à l’abolition des fronts pionniers pour donner corps à l’Union. D’ailleurs le mot Frontier est emprunté aux français par les anglophones dès le XVe siècle. Seulement, il n’évoque pas un repli, mais bien un mouvement. Kennedy, ne s’y trompera pas en inventant l’expression « Nouvelle frontière » dans son discours d’investiture pour mieux illustrer son cheval de bataille contre les problèmes non résolus de paix et de guerre, des poches d’ignorance et de préjugés non encore réduites, et les questions laissées sans réponse de la pauvreté et des surplus. Il s’ingéniera à remettre des New Frontier Awards à des américains de moins de 40 ans pour leur contribution au service public. Le mot apparait en français au XIIIème siècle. C’est aussi devenu un tube avec la chanson de Tiken Jah Fakoly « Ouvrez les frontières ». Tandis que Skype/Microsoft abolissent les barrières de la langue et que 300 millions d’utilisateurs de Skype se connectent au service chaque mois, et que WhatsApp proposera sous peu une fonction d’appels téléphoniques à ses 500 millions d’utilisateurs, on fait comment en France, pour réinventer le lien social, la citoyenneté et la solidarité et parler franchement à 60 millions de français ?

Et si le numérique était une chance ? Dans Le Monde du 15 juillet, Monique Dagnaud décrit un conflit de générations où la débrouillardise [des jeunes] est devenue une vertu cardinaleCauseur titre en une La France contre Paris. Et Elisabeth Lévy enchaine « A défaut de chercher à comprendre ce que sont les français et ce qu’ils veulent, le pouvoir central est toujours plus intrusif, toujours plus prompt à intervenir dans la vie de ses sujets en dépit du bon sens, à leur dicter ce qu’il faut penser et ce qu’ils doivent aimer. ».

Et pourtant des signaux faibles, il y en a à la pelle pour entendre ces cris sourds…

Qui se souvient des apéros géants ? Où les jeunes veulent être ensemble. Ça part d’août 2009 à Marseille avec un apéro de 2 200 personnes, puis à Nantes avec le premier apéro Facebook qui réunit 3 000 personnes. Puis viendront Rennes, Brest, Clermont-Ferrand… A Montpellier, le 12 mai 2010 , l’apéro Facebook réunira 12 000 personnes sous la pluie Place de l’Europe malgré l’interdiction préfectorale. Un record. Je m’en souviens, mon bureau d’alors à l’Hôtel de Région offrait une magnifique vue sur la foule. Durant toutes ces manifestations spontanées, la chasse aux adresses IP est lancée pour débusquer les organisateurs… Peine perdue. D’autres phénomènes numériques, peuvent être décrits (voir mon post précédant).

Ce sont les citoyens qui s’emparent d’Internet pour agir différemment et réinventer la société à leur échelle explique Antonin Léonard, cofondateur de la communauté OuiShare (communauté de l’économie collaborative) dans Le Monde Culture & idées du 28 décembre 2013.

Nous sommes dans l’ère du numérique ! Et cela fait lien entre les générations. La démocratie doit également basculer dans le numérique. Il ne s’agit pas de basculer dans le tout numérique. Il s’agit de s’adapter au numérique pour que les institutions ne se coupent pas des réalités vécues aujourd’hui par des millions de concitoyens. Il ne doit pas y avoir de césure entre la vie quotidienne et la relation avec les institutions, administrations publiques et représentants du peuple.

Des preuves ? Podemos, le nouveau parti espagnol issu du mouvement des « indignés », révélation des élections européennes du 25 mai (7,97 % des voix et 5 sièges après seulement quatre mois d’existence) agrège près de 400 000 fans sur Facebook et 200 000 followers sur Twitter, devançant largement les 140 000 oiseaux sur Twitter du PP ou du PSOE. Son médiatique chef de file, Pablo Iglesias, 36 ans, en compte près de 330 000.

Même si, comme l’écrit Hannah Arendt la question du sens de la politique, tout comme la méfiance à l’égard de la politique sont très anciennes, aussi anciennes que la tradition de la philosophie politique. Elles remontent à Platon et peut-être même à Parménide… Je veux croire que la politique est une nécessité pour animer et créer les solidarités indispensables à la vie humaine.

Des pistes ! Il suffit de feuilleter de nombreux ouvrages pour se rendre compte, de la somme d’idées à portées de main pour faire de l’élaboration collaborative des politiques publiques une réalité. Cela pourrait être : la démocratie collaborative (Julien Cantoni) en proposant un ensemble d’instruments démocratiques plus agiles, plus ouverts aux citoyens mais respectueux de la démocratie représentative en sollicitant les citoyens là où ils vivent leur sociabilité (la place publique bien sûr, mais aussi les réseaux sociaux : Facebook et Twitter en tête).

Pourquoi ne pas créer un réseau social à l’échelle d’une ville pour débattre et inviter les habitants à donner leur avis et à faire des propositions ? Ce réseau doit être l’intranet des habitants d’une même ville, tout à la fois portail des services municipaux, des associations et de l’ensemble des acteurs. La Smart city (« ville intelligente » communicante et durable) ne doit pas se limiter aux seules infrastructures. Elle doit offrir une relation à l’usager interactive et mobile, faire communiquer l’ensemble des acteurs et objets et mener de nouvelles formes de coopération.

 

 

Vivre ensemble (3)

Pour en finir avec les apôtres de la dépression collective

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Tout est allé très vite. Le train annulé. L’Internet. Le rendez-vous à la sortie d’autoroute. Et l’entrée dans un nouveau club. Celui des gens qui covoiturent. Celui des gens qui ne se connaissent pas et qui se font confiance. Nous sommes cinq dans le combi. Trois hommes. Deux femmes. Au volant, l’étudiant d’à peine dix-neuf ans. A côté, une jeune et silencieuse stagiaire de vingt ans. A l’arrière, un jeune homme de trente ans qui enchaine les petits boulots. Au milieu une jeune trentenaire prolixe, un peu paumée, un peu attachante. Il y a un toulousaine, une basque, un biterrois, un nordique. Et puis, il y a moi. Au milieu d’enquêtes en tout genre et d’interview d’experts qui abreuvent l’opinion publiée sur la « dépression collective » et la peur de l’autre… il y a ce voyage sur l’autoroute de la confiance qui défie toutes les statistiques : les jeunes conducteurs, les accidents de la route, les arrêts sur les aires d’autoroutes, les filles seules, les voyages de nuit… Il y a ce moment suspendu dans un espace-temps où l’on parle de sa vie, de ses envies, de ses phobies, de ses hobbies, de musique et même de politique. Un forum non organisé. Une rencontre spontanée. Des sourires. Des partages de Petits Ecoliers… Jamais assez prudent quand on a affaire aux autres ? C’est pourtant l’opinion publiée d’une majorité de français selon un sondage effectué par OpinionWay du 25 novembre au 12 décembre auprès d’un échantillon représentatif de 1803 personnes…

Mais où est donc cette dépression collective dans laquelle les français sont censés s’enfoncer ? En tout cas pas sur la toile qui fourmille de gens connectés… pour organiser sa vie, participer à des projets, se rendre mutuellement services… S’il y a bien quelque chose de commun entre un site de covoiturage, une plateforme communautaire de location de lieux d’hébergement, de financement participatif dédiée aux projets créatifs et innovants ou un site de petites annonces, c’est bien l’établissement de nouvelles sociabilités, invisibles à l’œil nu.

Ces communautés de partages, loin des grandes incantations institutionnelles, font liens et sont l’illustration même d’un « vivre ensemble » organisé par les gens eux-mêmes. Et ça tombe plutôt bien, car ces nouvelles expresions collectives au-delà de proposer de belles expériences, portent des noms enchanteurs : BlaBlacar (covoiturage), KissKissBankBank (financement participatif dédiée aux projets créatifs et innovants), leboncoin (petites annonces), Air BnB (location de lieux d’hébergement)…

Tout cela se passe sur la toile. Les mêmes technologies qui ont permis de propulser les printemps arabes, la révolution orange, et d’autres mouvements spontanés permettent aux gens ordinaires de créer des liens en dehors de toute organisation. Pour avoir une photo de ce vivre-ensemble numérique, il suffit d’aller sur Instagram où l’on partage avec des filtres de toutes les couleurs tout à la fois des moments de joies, de peines, d’enchantements… Ce que Gutenberg a fait au Moyen-Age avec l’imprimerie, d’autres le font avec le numérique. Et cela bouleverse tout. A la propriété, à l’autorité, à la coexistence, c’est le partage qui l’emporte.

La philosophe Michela Marzano, citée par CLES, ne dit-elle pas : « En ne faisant jamais confiance, on prend un risque encore plus grand : celui de se condamner à une vie sans amour. »

 

Vivre ensemble (2)

C’est le temps des fleurs !

Chaque fois que je pose un pied Carrer de Santa Eugènia, peu après mon arrivée par le train de la gare ferroviaire toute proche, je ressens comme un profond bonheur. Loin d’un sourire suspendu dans un espace-temps défini ou d’une joie temporaire, mais plus proche d’une certaine sérénité. Cette rue commerçante de la ville bordée d’arbre et habillée d’un large trottoir a une signification particulière. Il y a peut-être un peu de cette Sainte qui a marqué sa communauté de son entrain, de sa gaieté, de sa piété, de sa charité, se dépensant sans compter pour les enfants et engageant une lutte inégale contre la tuberculose… Il y a surement aussi l’empreinte de plus de deux mille ans de résistance héroïque de la cité : invasions militaires, sièges, bombardements, incendies, famines, soif, épidémies… Il y a surtout cette filiation qui me relie à cette voie et à cette cité : la naissance de mon grand-père, il y a près de 100 ans. Girona est belle parce que combattante. Tout comme mon grand-père est debout parce que fiers de cette histoire.

Girona, Temps de Flors

Aujourd’hui, c’est Temps de Flors (le temps des fleurs). Le centre historique est parait de ses plus beaux habits. Tous, habitants, bénévoles, employés communaux, autorités, concourent à faire de cette grande exposition florale, une fête populaire, accueillante et chaleureuse. Monuments, patios, et espaces urbains deviennent de spectaculaires jardins d’agrément. Les habitants se réapproprient la ville le temps des fleurs. Ici et là, aux côtés des employés communaux, ils participent bénévolement au succès de la grande manifestation qui attire chaque année des milliers de touristes.

Et si c’était ça ce que l’on appelle le « Vivre ensemble » ? Loin des blablas et des slogans incantatoires, loin des inventions d’experts, loin des parodies de démocratie participative, mais juste en phase avec ce que veulent les gens : participer au changement concret de leur ville pour un bénéfice immédiat et valorisant.
Et si c’était ça la convivialité retrouvée, une approche où la convivialité, le mieux-être et l’écologie seraient érigées en autant de politiques publiques ?

Girona, Temps de FlorsIl est grand temps d’être à l’écoute, de retrouver une philosophie du vivre ensemble dans laquelle les hommes et les femmes se retrouvent… C’est aussi cela, la leçon de Girona. Il n’y a qu’à voir le sourire des bénévoles et des visiteurs pour comprendre…